Quand l’intelligence artificielle transforme les robots en artistes

De nos jours, la robotique et l’intelligence artificielle connaissent une évolution exponentielle. Les avancées technologiques bouleversent notre quotidien, et les artistes se sont donc naturellement emparés du phénomène pour repousser toujours plus loin leur champ créatif. Aujourd’hui, il est intéressant de voir comment l’univers artistique est bouleversé par les nouvelles technologies, qu’il s’agisse de nouveaux supports de diffusion, ou même d’outils de création. Ces créations vont parfois même jusqu’à questionner le statut même du créateur : est-il toujours l’artiste ? L’intelligence artificielle ou le robot ayant participé à la création peuvent-ils se voir reconnaître un tel statut ?

La création artistique par des robots et des intelligences artificielles est abordée par la plupart des médias comme un phénomène récent. Pourtant, les techniques d’automation dans la création artistique, ne sont pas récentes. On trouve en effet, les prémices de cette technique bien des années auparavant. L’art assisté par ordinateur, précurseur de l’usage de l’intelligence artificielle à des fins de création, prend ses racines dans plusieurs mouvements qui l’ont précédé : l’art génératif et l’art algorithmique.

L’évolution de la robotique artistique

Pour reprendre la définition de l’art génératif par l’artiste et théoricien Philip Galanter, ce terme renvoie à « l’usage, dans toute pratique artistique, d’un système mis en œuvre avec plus ou moins d’autonomie et qui aboutit à une complète œuvre d’art ». Ce système peut être à la fois des règles de langage, un programme informatique ou encore une machine. Il se distingue du domaine de la « computational creativity » car il ne s’intéresse pas seulement au processus de création dans lesquels intervient un ordinateur.

En effet, dès lors qu’il existe une forme d’automatisation, on peut considérer que l’on est face à de l’art génératif. Selon Philip Galanter, l’art génératif est alors aussi vieux que l’art et ne dépend pas de l’apparition des technologies. A travers l’Histoire, on peut retrouver différentes formes de création abstraites qui sont produites selon un système de règles et de formes d’actions répétables. Toutes résultent d’un mouvement de décomposition et de recomposition qui varie en fonction des moyens conceptuels et techniques de leur époque. L’un des premiers exemples de composition musicale algorithmique remonte par exemple à 1026, date à laquelle Guido d’Arezzo eut l’idée d’assigner à chaque note une voyelle. Les automates, notamment celui de Pierre Jaquet-Droz, « L’écrivain », dont on pouvait programmer ce qu’il écrivait relève également d’une forme d’art génératif à travers l’automatisation de l’écriture.

Bien que l’on puisse retrouver des réflexions et processus semblables à ceux qualifiés par la suite d’art génératif depuis des décennies, c’est avec la généralisation des ordinateurs que celui-ci s’est vraiment développé. Comme les ordinateurs étaient particulièrement adaptés pour manier les textes dès leurs débuts, les premières formes d’art génératif qui se sont développé tournent surtout autour de la poésie et de la littérature.

Albert Ducrocq est l’un des pionniers dans ce domaine : il a créé en 1953 l’un des premiers générateurs automatiques de poèmes, Calliope, dont il admet dans son livre L’Ère des robots, qu’environ un poème sur quatre créé par la machine est admissible. Assez rapidement, des expérimentations dans les arts visuels ont également lieu, comme celles de Jean Tinguely qui développe une série de vingt Méta Matic entre 1955 et 1960 (visible au Grand Palais lors de l’exposition Artistes et robots). Il s’agit d’une machine à dessiner dont les créations varient selon la manipulation. L’objectif étant de prouver qu’une œuvre d’art n’est pas une création définie et achevée, mais peut engendrer sa propre vie et produire elle-même de l’art.

Méta-Matic n°1, Jean Tinguely 1959

Dans les années 60, des programmes de plus en plus complexes ont vu le jour. C’est le début de l’art algorithmique, qui peut être considéré comme un sous-domaine de l’art génératif. Les « algoristes », constitués en tant que véritable mouvement à partir de 1995, se distinguent de l’art génératif en ce qu’ils exigent que le programme soit élaboré par l’artiste, et qu’il soit unique. Parmi eux Manfred Mohr , à qui est consacré une exposition au Musée d’Art Moderne de Paris en 1971, est considérée comme la première exposition dédiée uniquement à des œuvres calculées et dessinées par des ordinateurs.

En 1973, Harold Cohen développe un programme appelé AARON. Il s’agit d’un véritable robot avec des bras et des jambes qui dessinent et peignent. Il est piloté par un programme auquel il faut soumettre un certain nombre d’informations à partir desquelles il décide d’une création. Grâce à ce robot, Harold Cohen cherche à questionner quelles sont les conditions minimales pour qu’un ensemble d’informations créé une image. C’est la première expérience d’un programme qui vient se nourrir d’informations pour générer une composition artistique par lui-même.

L’émergence du « Deep Learning » (apprentissage profond) a donné un nouveau souffle à l’intelligence artificielle depuis les années 2010. Depuis, les prouesses artistiques des robots n’ont cessé d’impressionner.

L’art robotique de nos jours

Aujourd’hui, l’intelligence artificielle n’a pas fini de nous étonner. L’évolution de cette technologie est telle qu’elle offre un vaste de champ de création. Les productions sont aujourd’hui de plus en plus nombreuses. Certains robots comme celui développé par Microsoft avec le Mauristhuis Museum peuvent désormais imiter le style d’artistes ayant vécu à n’importe quelle époque. Grâce à des scanners 3D, il a analysé toutes les œuvres de Rembrandt afin d’apprendre comment peignait le maître. Cette technique de deep learning lui a ensuite permis d’imaginer un « nouveau Rembrandt » en utilisant les caractéristiques les plus récurrentes des portraits du peintre : un homme de 30 à 40 ans, caucasien, avec une barbe ou une moustache, des vêtements noirs, une collerette, qu’il porte un chapeau et qu’il regarde vers la droite.

Le robot a ensuite analysé précisément la manière de peindre les visages, les détails comme par exemple le positionnement et la taille des yeux, du nez ou de la bouche afin d’en tirer, grâce à un algorithme, les proportions de ce nouveau portrait. Mais une peinture n’est pas seulement une image en deux dimensions. En effet, l’analyse des tableaux des grands-maîtres a montré depuis longtemps qu’ils étaient composés de multiples couches de peinture superposées les unes aux autres, ce qui constitue ce qu’on appelle « la touche » d’un peintre.

L’algorithme a donc pris en compte cette spécificité de la peinture, et a ainsi permis de générer des cartes des tableaux du peintre hollandais. À la manière des cartes topographiques montrant les différences d’altitude d’un paysage, le programme a réalisé une carte mettant en évidence les différences d’épaisseur entre les différentes zones du tableau. Avec toutes ces informations, on a pu lancer l’impression. Ce sont 13 couches qui sont imprimées successivement avec une encre à UV spéciale et qui constituent le relief du tableau imitant à un degré jusqu’alors inégalité la touche du maître.

D’autres exemples de robots artistes émergent : Google par exemple a créé un algorithme qui a donné naissance à un nouveau mouvement artistique : « l’inceptionnisme ». En fait, une intelligence artificielle fonctionnant sur le principe du deep learning a poussé ses fonctions de reconnaissances à exagérer les traits afin de voir des choses que l’oeil humain n’aurait pas instinctivement distingué : cela a donné naissance à un oiseau chameau ou encore un poisson-chien.

Un autre robot artiste se nomme FlowMachines et celui-ci a une très bonne oreille. L’intelligence artificielle a en effet analysé plus de 13 000 partitions afin de comprendre et de reproduire la musique du groupe de musique, Fab Four. La machine a analysé la musique afin de produire un nouveau morceau dont le résultat tromperait même un fan du plus célèbre des groupes de rock ! Le robot développé à Paris par le Sony Computer science laboratory a bien travaillé, mais l’humain a toujours sa place à jouer puisque c’est un musicien Benoit Carré qui s’est occupé des paroles et du mixage de la chanson. Le duo a également composé une chanson de jazz dans le style de Duke Ellington et Georges Gershwin et espère sortir un album complet d’ici fin 2017.

Dans “Fabrique des monstres, le metteur en scène français Jean-François Peyret réinvente un Frankenstein des temps modernes en présentant sur scène une machine qui “fabrique” de la musique.

Influencé par les écrits d’Alan Turing, Jean-François Peyret a mis en place avec le compositeur Daniele Ghisi et un chercheur de l’Ircam, Philippe Esling, une machine faite d’un réseau de neurones entraîné sur des bases de données et capable de reproduire des motifs musicaux. Au départ “sans aucune connaissance des syntaxes et lexiques musicaux, la machine apprend au fur et à mesure (à partir des bases de données) à générer une séquence d’échantillons qui incorporent une certaine créativité” et à produire de la musique, explique Daniele Ghisi, qui par la suite sélectionne les morceaux les plus intéressants.

Autre fait encore plus surprenant, il s’agit de IA, la star mondiale originaire du japon qui est en réalité une chanteuse virtuelle. Très populaire, en Asie et sur le web, avec des millions de vues, IA est une chanteuse virtuelle japonaise dotée d’intelligence artificielle. C’est en décembre 2011 qu’on entend, pour la première fois sa voix, grâce à Vocaloid 3, un logiciel de synthèse vocale alors très en vogue, qui permet de créer des voix réalistes, en jouant sur le timbre et le vibrato. IA se distingue de ses paires en tirant sa J-pop, vers le rock et la pop occidentale des années 1960. L’engouement est immédiat. Son premier album, 00, se vend, en un mois, à plus de deux millions d’exemplaires.

Vers une évolution du champ artistique ?

Le Grand Palais consacre lui aussi une exposition aux robots, artistes : l’exposition “Artistes et Robots” qui offre la possibilité au public de découvrir des œuvres créées par des artistes à l’aide de robots et autres algorithmes de plus en plus intelligents.

Cette exposition pose la question de l’influence de la technologie sur la création artistique ainsi que celle des limites entre le réel et le virtuel. Les œuvres, de Tinguely et Schöffer au Memo Akten, ORLAN et Murakami, donnent accès au monde virtuel immersif et interactif. Découpée en trois parties, l’exposition pose les questions de la machine à créer, de l’œuvre programmée et de l’émancipation du robot qui donnerait naissance à une imagination artificielle.

L’exposition permet de s’interroger sur la place des robots au sein du secteur artistique. Il s’agit, au-delà d’une exposition, d’un véritable événement qui interroge l’approche conceptuelle de l’art. Peut-on encore qualifier d’« œuvre d’art », des oeuvres dont la réalisation semble dépendre de moins en moins d’une action humaine directe ?

L’art robotique est aujourd’hui encore amené à évoluer, soulevant toujours de nouvelles questions. Si vous souhaitez vous faire votre propre avis sur la question, l’exposition “Artistes et Robots” du Grand Palais, est toujours visible jusqu’au 9 juillet 2018.


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